« Le nombre d’abonnés en très haut débit progresse lentement », « Fibre optique : la croissance des abonnements FTTH reste molle », « La fibre optique a du mal à décoller en France ». Vous n’y aurez probablement pas échappé, depuis la publication de l’observatoire des marchés par l’ARCEP il y a environ une semaine, la presse pointe du doigt un déploiement du très haut débit jugé trop lent. A qui la faute ? Avons-nous fait un mauvais choix pour la mise en place de la fibre optique ? La concurrence par les infrastructures fonctionne-t-elle réellement ?
Certains pays font le choix d’une concurrence par les services uniquement pour la fibre optique. C’est le cas de l’Australie, qui compte investir environ 20 milliards d’euros à travers l’entreprise d’état NBN Co pour fournir un accès en fibre optique à 93% de la population (les 7% restants devront se contenter du satellite ou d’une boucle locale radio).
D’autres, comme la France, ont choisi un déploiement multi-opérateur de la boucle locale, et le résultat est mitigé. Si on entend un peu parler des « accords » de mutualisation entre opérateurs c’est surtout leurs chamailleries qui font le bonheur des journalistes et le malheur des technophiles que nous sommes : il y a deux ans, Orange était accusée de ne pas jouer le jeu de la concurrence, c’est aujourd’hui le cas de Free… A qui le tour ?
Ne vous méprenez pas, je ne remets pas en question le principe de la concurrence. Il m’est simplement difficile de comprendre le choix de la permettre sur les infrastructures. Il suffit de se souvenir de l’efficacité de la concurrence par les services sur ADSL, suite au dégroupage de la boucle locale en cuivre, pour se rendre compte que celle sur les infrastructures n’est pas fondamentalement nécessaire.
Certes, la mise en place de la boucle locale en fibre coûte cher (30 à 40 milliards pour l’IDATE, 20 à 30 milliards pour l’ARCEP), mais cela permettrait de développer des péréquations géographiques entre les zones denses et les zones rurales. Aujourd’hui les opérateurs s’activent dans les premières, alors qu’on demande aux collectivités locales de supporter la majorité des coûts dans les secondes. Je rassurerai les contribuables en précisant qu’il n’est pas non plus question de sortir directement 30 milliards de sa poche. Prenons l’exemple du réseau Australien : le gouvernement ne déboursera « que » 3,5 milliards d’euros, somme cependant suffisante pour assurer une crédibilité au projet et attirer les investisseurs privés (si si, il y en a… il suffit par exemple de jeter un coup d’œil du côté des fonds de pension). Bon, considérons que dans le cas de la France, cette somme devrait plutôt avoisiner les 5 milliards d’euros, somme tout de même plus raisonnable. Les enchères pour les licences 4G devraient rapporter 2,5 milliards d’euros (prix de réserve), il aurait donc suffi d’y ajouter les 2,5 milliards d’euros du grand emprunt destinés au très haut débit. Pour être confortable, d’autres mécanismes permettraient de lever plus de fonds (voir à ce sujet l’article de Jean-Michel Billaut : http://billaut.typepad.com/jm/2011/06/la-france-peur-devenir-le-pivot-de-léconomie-nuémrique-mondiale-n2.html).
Certes, l’innovation dans les services est plus facile lorsqu’on a la main sur la totalité des infrastructures : c’est probablement la raison pour laquelle Google se met à fibrer la ville de Kansas City. Le déploiement d’une simple fibre noire pour la boucle locale permettrait de ne pas avoir ce type d’ennui, et même d’encourager l’innovation sur les services grâce aux capitaux que les opérateurs auraient économisés. Ainsi, le réel danger pour l’innovation ne serait-il pas le coût d’opportunité d’une concurrence par les infrastructures ? C’est l’absence d’investissement dans la boucle locale et la régulation des coûts de dégroupage qui ont permis à Free de créer les offres du type Triple Play.
Il faudrait également prendre en compte le coût du retard que l’on prend en choisissant le modèle actuel de déploiement de fibre optique :
- Retard par rapport au déploiement d’un réseau par le secteur public
- Retard par rapport à d’autres pays, qui pourraient devenir les pionniers de l’industrie des services du THD
Bien entendu, développer une boucle locale par une entité unique entraînerait forcément des coûts supplémentaires pour l’utilisateur final, que cela soit par les impôts ou par l’augmentation des factures de quelques euros. Cette augmentation pourrait d’ailleurs être l’occasion pour revenir sur le principe de l’illimité qui est, à mon avis, préjudiciable au déploiement et surtout au maintien des réseaux… mais je m’écarte du sujet, je reviendrai sur ce point dans un autre article.